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mardi, 12 avril 2005

L'industrie du mensonge

Bonjour,
Voici un article que j'ai trouvé sur Outils Froids , un weblog qui a pour but d'informer les "knowledge workers" des nouveaux outils, usages, méthodologies, concepts, pouvant les aider à améliorer leur productivité personnelle au quotidien"

Le site de l'UJJEF propose une interview

particulièrement inquiétante de Roger Lenglet. Ce dernier, philosophe et journaliste d'investigation vient de co-écrire avec John Stauber et Sheldon Rampton un ouvrage intitulé "L'industrie du mensonge : lobbying, communication, publicité & médias " dans lequel il met en garde l'opinion publique contre les pratiques d'influence qui, selon eux, faussent le jeu de la démocratie.

Morceaux choisis:

"Dansl'arsenal des moyens utilisés, acheter un élu ou un parti ne gêne pasla plupart des lobbyistes pourvu que leurs commanditaires payent.Ouvrir et alimenter des comptes (souvent à l'étranger), offrir desemplois fictifs ou semi-fictifs, faire passer des enveloppes ou desmallettes, tout cela existe à grande échelle et aucun secteuréconomique n'est épargné, de même qu'aucun grand parti... "

"Leurstratégie est d'agir au plus tôt, avant même que les législateursdécouvrent le problème, et de retarder le plus possible la prise deconscience claire des dégâts, pour continuer à vendre ou à déstocker,pour avoir le temps de délocaliser vers des pays moins informés ou plussouples, de débarrasser le groupe financier de la branche à risque oude dissocier juridiquement les sociétés avant que les victimesn'agissent en justice pour faire payer les responsables (...) Etlorsque le dossier arrive sur le bureau du législateur, il n'est pasrare que le cabinet de lobbying ait déjà concocté un texte de loiprotégeant astucieusement les intérêts de leurs clients."

"Lesanciens élus préfèrent faire du lobbying pour les grandes sociétés quepour les associations, ce qui ne profite pas vraiment à la démocratie.De grandes carrières politiques et financières se sont faites ainsidans ce va-et-vient entre les grands groupes et les responsabilitésministérielles, voire le fauteuil présidentiel. "

"Leschercheurs fondent le jugement sur la toxicité des substances et sontune pierre angulaire du discours. Plus ou moins à leur insu, ilsreprésentent un formidable outil de communication dont l'impact estcertain. Les industriels et les politiques roués n'hésitent donc pas àfaire monter au créneau leurs lobbyistes pour les aider à présenterleurs résultats, aussi dramatiques soient-ils, de façon rassurante."

"Defaçon générale, la première question à se poser face à des résultatsscientifiques est la suivante : qui a financé la recherche ?Financement privé, public, conjoint ? Aujourd'hui, les chercheurs sontde moins en moins loquaces auprès des journalistes, comportement quicoïncide avec l'intensification des privatisations du domaine de larecherche. Quant au chercheur qui ne veut pas courber l'échine ou quidéroge à la réserve, les moyens de rétorsion sont redoutables. EnFrance, il n'y a pas encore de loi qui protège l'éventuel lanceurd'alerte. Etat de fait qui autorise les pires sanctions, dont lelicenciement pur et simple, comme on l'a vu notamment à l'INRS avecAndré Cicolella, viré pour avoir refusé d'oublier les études suspectantles éthers de glycol et avoir voulu communiquer à ce sujet."

"Mieuxvaut distinguer médias et journalistes : nombreuses sont les diffusionsmédiatiques, comme des films ou reportages, présentés sous formed'information, qui ne sont pas le fait des journalistes mais delobbyistes, c'est-à-dire des produits conçus dans le cadre d'opérationsde manipulation, par exemple pour contrebalancer la progression d'uneinformation inquiétante à l'origine d'une prudence des consommateurs."

"Ils(les lobbyistes) sont aussi plus souvent à l'initiative de groupes deveille sanitaire, ce qui leur permet de choisir les membres qui lescomposent et, à l'arrivée, l'information qui sera relayée par lesmédias. Il s'agit toujours d'emprunter des formes non soupçonnables demanipulation, d'avancer masqué."

"Dans ce domaine (santépublique), les lobbyistes sont les sophistes d'aujourd'hui : comme ceuxde l'antiquité, ils vendent aux riches et aux dirigeants leursavoir-faire en matière de communication."

"(...) les grandsinvestigateurs viennent souvent de la marge du journalisme : lespigistes sortent plus d'affaires que les autres, ils y mettent plus detemps et d'énergie sans que ça coûte beaucoup aux médias qui vont leurouvrir leurs colonnes."

"L'intensification des forums dediscussion et des pétitions par email a démultiplié la vitesse, lenombre et l'importance des crises dans l'opinion publique, mais celapermet aussi aux lobbyistes d'apercevoir beaucoup plus vite lespremiers signes de crises, des alertes et des fausses alertes demanière quasi abusives."

"La toile est plus qu'un système deveille pour tous les sujets qui concernent l'entreprise, c'est un outilqui permet de contrôler l'information et de la diriger, d'en connaîtreles sources, les cibles, de bâtir des stratégies de communication et dedissimulation."
"La communication auprès de ses propressalariés dissimule en fait ce que l'on peut appeler du «lobbyinginterne». Il est développé pour éviter que les informations sensiblesne se diffusent à l'extérieur. Il s'agit de surveiller ce qui se dit,mais aussi d'inciter les salariés à un discours qui transmette l'imagede l'efficience de l'entreprise, de neutraliser les tentativesd'intrusion des journalistes et des concurrents, de faire circuler desinformations qui font perdre du temps ou égarent..."

"Créer de nouveaux noms pour désigner des choses désagréables peut permettred'aseptiser le discours, employer des mots positifs pour dire deschoses négatives est toujours payant, les politiques font ça sansarrêt, instruits par des conseillers qui savent que les mots c'est desstimuli et du conditionnement.

Pour un peu, vous pourriez rendre heureux des gens en leur annonçant une très mauvaise nouvelle sivous maniez bien la communication d'influence."

"Trop de genscroient encore que le langage n'est qu'un outil d'expression de lapensée. Or, la linguistique a démontré depuis près d'un siècle déjà quele langage précède la plupart de nos pensées et non l'inverse. (...) Onsait depuis longtemps que le fait de réduire le vocabulaire réduitl'analyse, la synthèse et la critique. Ces conclusions de lalinguistique avaient été illustrées par G. Orwell : la refonte dulangage permet de s'occuper de la bonne santé des pensées de lapopulation."

"Changer les choses nécessiterait de commencer parmieux repérer les actions des lobbyistes. Il faut s'y habituer etrapidement. Une loi de transparence sur les missions des lobbyistesdeviendra tôt ou tard une obligation si l'on veut sauver la démocratie."
Les quelques extraits ci-dessus ne sont qu'un en-cas et je vous conseille vivement d'aller lire la totalité de l'interview de Roger Lenglet. Ce travail de décryptage est éclairant et inquiétant à tout point de vue, même si on doit lui appliquer la grille de lecture que propose son propre auteur et se demander pour qui il travaille (les Editions Agone étant ouvertement très engagée dans le combat social).

Chacun est bien entendu libre de lire ou non cette interview mais il ne faut pas oublier que pour ce qui est de la santé publique, un sujet que l'auteur semble particulièrement bien connaître, tout le monde est perdant au final, que ce soit en terme de santé personnelle, de conscience citoyenne ou plus prosaïquement d'impôts.

S'informer plus avant sur les questions que soulève l'auteur en tentant d'y mettre la distance nécessaire à l'analyse relève donc autant de la curiosité agnostique propre aux métiers de l'intelligence économique que du principe de précaution.

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